Portrait d’artiste : Fred Tougas et l’art de rester sensible
Entrevue réalisée à l’automne 2025
Fred Tougas est un photographe argentique depuis plus de 15 ans. Sa pratique est une forme de poésie visuelle : guidé par une démarche sensorielle et existentielle, il traque la beauté discrète des choses simples, entre paysages naturels et environnements urbains. À travers la pellicule, il construit un univers où la nature, le passage du temps et les contradictions de nos environnements construits se côtoient, une invitation à contempler ce qu’on ne prend plus le temps de regarder.

Anaïs Duguay (AD)
Fred Tougas (FT)
La photo comme entraînement du regard
AD : Tu te spécialises en photographie, surtout la photographie argentique avec une bobine 35 mm.
FT : Exact. Je fais un peu de tout, je fais aussi du médium format avec du 120 (mm). Je fais un mix des deux, ce n’est pas tant important pour moi que ce soit l’un ou l’autre. Mais oui, la pellicule c’est quelque chose à laquelle je tiens.
AD : J’ai vu que tu avais une pratique super indépendante, du côté de la freelance ce qui te permet d’être soit très occupé ou de rien avoir du tout.
FT : Oui, tout à fait, hahaha!
AD : Tu es également un grand amateur de voyages, tu te sens très attaché à la nature, qui est d’ailleurs très présente dans ton œuvre. Sa vastitude, sa fragilité, sa solitude occupent une grande place dans ta pratique. Qu’est-ce que la faune et la flore te permettent de dire que d’autres sujets ne te permettent pas?
FT : Étrangement, ce n’est pas tant ce que ça me permet de dire, que dans quel état ça me place. C’est un peu ce que je réalise avec le temps : oui, des choses sont dites à travers les photos que je prends, mais il y a quelque chose de presque égoïste là-dedans. Dans le sens où je le fais vraiment pour moi. La photographie, présentement du moins, c’est vraiment un exercice de sensibilité et d’émerveillement, plus que « Ah je veux parler de ça, je veux montrer à tout le monde ». Je trouve que l’humain, moi particulièrement – parce que j’admire ceux qui sont capables de passer par-dessus ça –, est un peu en proie à l’usure des sens je dirais. On s’émerveille moins en vieillissant, au jour le jour. Ça prend vraiment une sorte d’intention de s’émerveiller, une intention d’être juste impressionné par des choses qui sont mondaines. Je trouve que ça se perd si on ne le fait pas. La photographie m’aide, ça me donne une raison de devoir le faire, c’est un exercice. Quand je sors dans la rue, que je me promène et que je fais ce que j’appelle des « exercices de contemplation », le but de la sortie est d’essayer d’être sensible aux choses, celles que je marche à côté tous les jours sans les voir. La photo me permet de m’entrainer à rester sensible à mon environnement.
Je trouve que la nature, tout ce qui est justement les plantes, les arbres, les roches, les montagnes, c’est primaire. Je trouve qu’il y a de la beauté dans le fait que ce soit juste beau en soi, juste naturellement. Qu’il n’y ait pas eu de dessins derrière ça, c’est vraiment juste la nature qui a dessiné ça. Autant dessin dans le sens «dessin», dans le sens un dessein, l’idée. Quand on dit «le design dans la nature», on peut retracer tout ce qu’on fait à quelque chose de naturel, quelque chose qu’on peut retrouver naturellement dans notre environnement. Il y a quelque chose d’esthétique dans certaines plantes, certaines feuilles par exemple.
AD : De proche.
FT : Oui, quand tu regardes de près il y a des patterns, des beaux contrastes. Il y a de la vie là-dedans en plus! Je dis plante, mais moi j’aime ça la roche. J’aime ça la pierre. Par exemple, les paysages de montagnes, ce n’est pas juste la montagne que je trouve esthétique. La façon dont je la regarde, c’est avec le passage du temps aussi. Je trouve que ça se voit dans la pierre, dans une montagne. Tu vois les states, tu la regarde et tu te mets à réfléchir, à penser. Quand on parle de temporalité humaine, on pense vraiment en temps de vie humaine et le passage du temps c’est ça. Mais quand tu penses à l’espace temps de la roche, ça bouge. Imaginons que tu fasses un genre de diorama en accéléré de la montagne, tu la verrais bouger, monter, descendre, parce que c’est en mouvement en fait, même si ça a l’air statique. J’ai l’impression que quand j’observe une montagne, quand je vais en voyage en Italie, et que je vois l’érosion, que je vois la forme qu’elle a, on dirait que je l’imagine dans le temps. Il y a quelque chose de plus grand que soi qui rend humble, dans le sens que l’humain est de passage sur Terre, et à travers la nature, et qu’il honore ces éléments naturels. Ça m’apporte une sorte de paix. J’aime devoir m’émerveiller de la nature.
AD : Avoir une plus grande sensibilité au monde.
FT : Tout à fait. Et je dis que c’est égoïste, mais en même temps, je sais, j’espère du moins, qu’en montrant ces images là et en amenant une sorte de poésie à travers ça, que ça puisse inspirer les gens à marcher dans la rue et à penser aux images qu’ils ont vu. Qu’ils se disent «J’avais pas pensé regarder ça, c’est intéressant.» Et après ça, eux se prêtent à l’exercice aussi. Après, tu vois des belles photos de montagnes, de belles photos de plantes, ce qui est juste la base des choses en général!
AD : Oui je suis vraiment d’accord. Des fois, je me promène et je vois des choses que je ne vois pas d’habitude. Par exemple une mitaine sur une clôture, et soudainement tu penses à ça toute la journée.
FT : Exactement. Est-ce que tu prends une photo à ce moment-là, ou tu gardes l’image en tête?
AD : En fait ça dépend, des fois je prends des photos, des fois non parce que je n’ai pas besoin d’une photo de mitaine dans mon téléphone. Mais s’il y a quelque chose de très particulier qui m’appelle, je vais photographier.
FT : Fais-tu de la photo?
AD : Mon père a un appareil, je l’utilise de temps en temps, mais je suis plus dans la poésie. Ça m’inspire plus au niveau de l’écriture.
FT : Ah! Est-ce que ça t’arrive des fois de marcher dans la rue comme ça et après tu vas écrire sur quelque chose que t’as vu?
AD : Oui, des fois ça m’arrive de voir de quoi qui m’inspire un vers ou une phrase que je note, qui va peut-être m’aider. Je vais y revenir une autre fois et un poème va sortir.
FT : C’est un peu ça en fait. Ce n’est pas obligé d’être de la photo. Ce que je trouve intéressant – et ça le fait peut-être en poésie, en écriture – c’est que ça nous permet de créer une scène étrange, de voir un espèce d’environnement moderne et d’avoir une mitaine là-dessus. Tu peux passer à côté de ça et ne rien penser de ça, mais une fois que tu te dis «Je vais essayer de prendre en photo» ou «Je vais essayer de réfléchir à quelque chose à écrire là-dessus», tu approfondis vraiment ta réflexion. En photo, et sûrement dans l’écriture aussi, ça approfondi l’expérience présente.
AD : De mon côté oui.
FT : C’est ça l’objectif. Je réalise que c’est pour ça que je fais de la photo. C’est pour que mon expérience du présent soit augmentée. C’est un alibi parfait pour être curieux, pour approfondir des sujets, pour aller en forêt. Et pas juste marcher en forêt! C’est se dire de rester attentif à voir des champignons nice. Parce que c’est nice des champignons! C’est tellement beau quand tu t’y arrêtes.
Choisir ses sujets pour construire un univers


AD : Par rapport aux paysages, j’ai vu que tu avais fait un projet sur les paysages japonais. Tu es allé au Japon pour ça, avec un angle d’approche assez dystopique de ce que j’ai cru comprendre. On en a un peu parlé, mais qu’est-ce qui t’attire vers un sujet ou un lieu particulier? Qu’est-ce qui te fait dire «Je veux faire un projet là-dessus»?
FT : C’est drôle parce que je fais des projets, mais j’en parle vraiment peu parce qu’en parler avant qu’il soit complété ou trop entamé ça trick l’esprit comme si tu l’avais déjà fait. On dirait que tout ce que je fais au jour le jour, ça finit par être un projet à un moment donné. Les projets, en général, c’est plus tout ce qui m’intéresse. Donc, je vais avoir de la nature pure, de l’environnement urbain pur, et je vais avoir un croisement entre les deux aussi. Je vais avoir des plantes dans un environnement presque futuriste qui donne l’impression de tension.
Pour revenir à la question, c’est un peu une esthétique, c’est un peu viscéral dans le sens qu’il faut que ça m’intéresse. C’est comme si je construisais un univers : je prends des choses que je trouve belles, intéressantes, un peu étranges. Après ça, je les mets dans une banque d’images. L’intérêt, c’est de regarder toute cette banque d’images et d’être capable de regarder tout ça à travers un livre, un feed, ou quoique ce soit, et que ce soit un univers que j’ai construit. C’est comme si dans mon univers idéal, il y avait tous ces éléments là. C’est un peu nostalgique aussi parce que ce sont des choses qui m’ont intéressées quand j’étais jeune par exemple. Mettons des univers un peu dystopiques, ça fait référence à de la science-fiction. J’aime les films de science-fiction, j’aime Blade Runner, ce genre de choses là. Pour les montagnes, j’ai trippé sur les dinosaures, je voulais être paléontologue. On dirait que ça me ramène au passage du temps, à la préhistoire, à la base des éléments en fait. Oui, c’est ce qui m’attire dans le côté esthétique, le côté nostalgique, et l’espèce de tension des environnements justement. Dans un environnement urbain où il y a de belles fleurs qui poussent, je trouve qu’il y a une tension là-dedans, quelque chose de poétique. Quelque chose d’autant dystopique dans le sens où on crée notre environnement qui est un peu béton, métal, un peu dur, et en même temps il y a un peu de douceur et une beauté. C’est très primaire, ce n’est pas extrêmement poussé comme réflexion, mais je trouve qu’on a besoin de ça. C’est essentiel en fait.
AD : Ça me fait penser que des fois les gens, quand ils voient de l’art ou peu importe, ils se disent «Ah, je suis capable de faire ça». Alors pourquoi tu le fais pas si c’est simple? Vas chercher cette simplicité là. Dans la photo aussi. Des fois les gens ne comprennent pas le travail derrière l’intention.
FT : Oui, oui. C’est ça. Même si c’est simple, même si tu te dis «Oui j’aurais pu faire ça, y a rien de compliqué là-dedans», ce n’est pas conceptuel nécessairement. Quand on me dit «T’es créatif», moi, je sais pas si je suis créatif. Pour moi, la créativité c’est quelqu’un qui réfléchit à un concept, qui fait de la conceptualisation. Ça, je trouve que c’est très créatif et j’admire beaucoup ça, parce que je trouve que je ne l’ai pas tant. Ma force ce n’est pas ça, ma force c’est de recevoir, c’est d’avoir les antennes qui sont sensibles. Mais je ne l’ai pas tout le temps.
Pour moi, c’est comme une sorte de performance de sensibilité. La plupart du temps je ne l’ai pas, je marche dans la rue et je ne vois rien, je n’ai pas pris de photos. Il y a des moments où je sens que je suis dans la zone. Tout d’un coup, t’es sensible à tout plein d’affaires. Et ça, c’est pas si facile tout le temps. Quand tu vois par après l’image, tu te dis que c’est très simple, que tu aurais pu faire cette image là. Ce n’est pas parce que l’image est simple en soi, que c’était simple de se placer dans cet état là de réceptivité.
AD : Est-ce que tu te forces parfois à te mettre dans une zone ou tu la laisses venir à toi? Par exemple, tu te promènes dans la nature, tu te dis : Ok aujourd’hui je vais faire tel nombre de photos, tel nombre d’affaires, ou tu te laisses aller avec ce que tu vois?
FT : C’est une bonne question. Trop se forcer, on dirait que ça fait l’effet inverse. C’est là que tu te retrouves avec un blocage. Alors non, je ne me mets pas de nombre et des fois je fais des sorties, je vais en montagne et je n’ai pas pris une seule photo ou j’en ai pris une. Des fois, je reviens et elle n’est pas bonne. L’exercice est suffisant en soi, il faut juste l’avoir fait. C’est un travail à faire sur soi, être déçu, si je reviens avec rien. Ou si je reviens avec quelque chose et que ça ne sort pas super bien, parce que ça fait partie du processus. Et après, si t’es trop déçu, ça devient difficile de reprendre l’outil. Il faut être doux avec soi-même, c’est un apprentissage constant. Je suis de plus en plus doux avec moi-même, si j’ai pas pris de photo, c’est pas grave. Si j’en prends pas beaucoup, ce n’est pas grave non plus. Si j’en ai pris, c’est sûr que j’ai hâte de voir ce que ça a donné et j’espère que ça va être nice. Après, c’est de ne pas se mettre trop de pression non plus.
C’est une bonne question parce que des fois je devrais me mettre plus d’objectif, plus de contraintes, mais non, je trouve que les contraintes viennent de soi, viennent avec le fait que ce soit de l’argentique par exemple. Les contraintes viennent avec le fait que je vais shooter en noir et blanc. Pas tout le temps, j’aime ça shooter couleurs aussi, mais justement le choix de noir et blanc ou de couleurs, c’est une contrainte que tu t’imposes, tu peux pas shooter les mêmes choses parce que ce ne sont pas les mêmes éléments qui vont ressortir.
Le grain pour s’approcher du réel
AD : Je savais que tu photographiais en noir et blanc, mais là tu me parles aussi de couleurs. Je pense que dans la boutique on a vraiment plus de–
FT : J’ai vraiment amené plus de noir et blanc, oui.
AD : Surtout avec un grain plus prononcé. Pourquoi ce choix artistique?
FT : Le noir et blanc je trouve que ça va mieux sur les murs. Pour moi c’est ça. Si je devais construire mon environnement, je préfère des choses qui sont moins tape-à-l’oeil, parce que c’est plus sobre chez moi, c’est plus classique. Je trouve que le noir et blanc permettent d’isoler, d’épurer. Ça amène une sorte de nostalgie que j’aime dans l’image. Je trouve que ça s’apprête bien à des paysages parce que ça vient presque toucher à la peinture alors que ça n’en est pas. Même chose pour le grain, il apporte un côté tactile qui vient flirter avec les arts peints. Étrangement, je shoot au film parce que ça me rapproche de la réalité, mais le résultat du numérique est beaucoup plus près de la réalité en fait. Quand tu regardes une photo avec du grain et avec des contrastes vraiment forts, tu réalises que [la réalité] n’avait pas vraiment l’air de ça, mais on dirait quand même que ça s’en rapproche à cause de la texture. En ce moment, je trouve qu’on a besoin de ça, on a besoin de plus de tactile, plus de réel, surtout avec nos téléphones, avec le IA qui devient une nuisance. Dans l’art en tout cas !



AD : Oui, dans le cinéma par exemple, la compagnie qui crée des acteur·ices en IA, tout le monde chiale sur ça.
FT : Ben oui, c’est du vol d’identité. C’est fou là! L’IA est parmi nous depuis vraiment longtemps… Le problème c’est que les applications sont artistiques et c’est là que ça prend une ampleur : ce que j’aime pas c’est quand ça se prend pour du réel alors que ce n’en est pas. Moi ça ne me dérange pas de voir du IA qui se veut digital, de quelqu’un qui crée un univers avec des arbres surdimensionnés. Je trouve ça intéressant, ça ne veut pas tromper. Mon problème c’est quand ça essaie de tromper les gens, ça ça m’énerve!
AD : Ou quand ça prend la place d’un·e artiste. Je pense que c’est problématique. Par exemple le FEQ qui avait fait son affiche avec de l’intelligence artificielle au lieu de prendre un·e artiste.
FT (Soupire) : Je n’ai pas vu ça passer… C’est un outrage. Là on parle d’IA et ce n’était pas ça la question, mais je pense qu’on a besoin de ça (tactile et réel) en ce moment. Je n’ai pas tant peur que mon travail soit menacé par l’intelligence artificielle.
AD : J’ai de la misère à comprendre comment l’intelligence artificielle pourrait reproduire ta photo.
FT : Il y a ce qui est appelé du AI photography qui n’est pas de la photographie! Je ne sais pas pourquoi ils mettent «photographie» là-dedans, c’est pas ça de la photographie en soi. C’est prendre un élément réel. J’ai pas tant peur pour les artistes dans le mesure où la valeur de l’art qu’on achète ou qu’on consomme c’est parce que ça été fait par des humains. C’est pas impressionnant si ce n’est pas fait par un humain. C’est pas impressionnant si ça été généré par un ordinateur. Je ne trouve pas ça impressionnant du moins. Quand je scrolle sur mon feed, que je vois une photographie faite par l’IA et que je me rends compte que ça en est, au début je suis un peu impressionné. Je me dis que c’est beau puis dès que je vois que c’est de l’IA, c’est plus beau parce que ça n’appartient plus au réel. Si c’est pas impressionnant, si ce n’est pas une vraie montagne, si c’est pas une vraie plante, un vrai insecte, même si l’image est belle, je suis comme whatever. Je ne sais pas si les prochaines générations, vu qu’elles vont grandir avec ça, si ça va être différent. Peut-être… On espère que non. Mais oui, le grain c’est pour retourner à la texture, retourner vers le réel.
Voyager pour éveiller ses sens
AD : Ta pratique est vraiment entre des périodes d’intensité et des périodes de calme. En quoi ce rythme est central à ton processus créatif?
FT : On dirait que ça me prend de l’énergie de vraiment focaliser sur la pratique. Tu veux dire dans le sens que j’ai des moments où je fais beaucoup de photos et d’autres moins?
AD : Où tu voyages beaucoup. Comment ça permet de t’aider?
FT : Y a quelque chose de budget là-dedans. Si je pouvais, je voyagerais plus souvent et j’irais faire plus de photos. Le voyage ça me permet de me placer dans un état plus sensible, plus facilement. Je paye pour me mettre dans un certain état.
AD : Surtout quand c’est des nouveaux paysages.
FT : Ouais c’est ça. C’est vraiment à ça que ça sert. Je parlais tantôt du combat contre l’espèce d’endormissement des sens, rester en place, je trouve que ça me fait ça. Je trouve que mes sens deviennent saturés des mêmes choses et j’ai beaucoup de difficulté à prendre des photos dans ma ville parce que je ne change pas assez d’environnement. Le voyage me permet d’aller raviver les sens. Quand je reviens chez nous, après ça j’ai une-deux semaines de «Wow ma ville!» Là, je peux sortir, prendre des photos de ma ville. Parce que c’est facile, ça facilite l’espèce d’échange entre le sensoriel et la perception de cet environnement là. Je le ferais plus souvent si je pouvais, justement pour aller faire des photos de choses plus spéciales et être impressionné plus facilement. Mais il y a aussi un danger à être comme «Ah, ça c’est nouveau» parce que tu ne veux pas faire des photos de touristes non plus.
Aller au Japon et faire des photos que tout le monde fait, c’est pas intéressant, tu as juste un regard très occidental sur une ville asiatique comme tout le monde. Ce qui est un danger d’être, un, vraiment plate et deux, que ce soit pas très éthique dans un sens. L’exercice est souvent de se demander : est-ce que d’autres personnes peuvent facilement faire ça, [de prendre une photo] d’un temple juste de même? J’aime les temples, mais j’essaie d’en prendre moins maintenant, ou d’avoir un angle différent. Il faut se demander : comment je peux regarder ça d’une façon qui apporte quelque chose de nouveau? Sans vouloir être juste innovant, ce n’est pas ça le but, mais d’offrir un regard qui est un peu plus créatif, un peu plus sensible.
Mettons, dans mon dernier voyage au Japon que j’ai fait, c’était cet été et c’était la troisième fois que j’y allais. L’intérêt de retourner aux mêmes endroits c’est que tu les vois différemment à chaque fois. Tokyo c’est très moderne, c’est une mégalopole, c’est immense! C’est très futuriste, c’est une ville qui me semble futuriste. Es-tu déjà allée?
AD : Je n’y suis jamais allée, mais j’ai déjà vu plein de vidéos de gens qui y sont allés. Je sais qu’il y a le Shibuya Crossing, le passage avec plein de monde. J’ai déjà vu de quoi ça a l’air.
FT : Le classique ultra-moderne! T’as l’impression qu’ils vivent dans le futur et à travers ça, ils s’occupent vraiment bien de leurs espaces, ils les décorent avec des plantes et des belles fleurs. Tu te promènes dans un endroit un peu futuriste et tu vas avoir des pointes de couleurs. C’est très gris, très métal, mais tu vas avoir ces fleurs-là qui poussent, des fleurs exotiques qu’ils ont mis dans des beaux pots. Il y a cette poésie d’être dans le futur, mais que la nature est encore tellement essentielle à la beauté.
AD : Surtout au Japon. J’ai l’impression que c’est un pays qui tient très à la simplicité, à la nature. Même dans la façon de vivre, c’est super simple.
FT : Vraiment. Ça fait partie de leur core. Le shintoïsme est une religion qui est basée sur le respect de la nature. On parle aussi de tradition, de matériaux nobles. Il y a quelque chose pour moi de très intéressant. C’est sûr que c’est un regard très occidental encore une fois, mais j’aime le craft. C’est un peu pour ça que je fais aussi du film, c’est le côté craft, le côté métier, devenir le meilleur dans ta tâche peu importe ce qu’elle est, et on retrouve vraiment ça au Japon. Ils le cultivent : les arbres sont taillés, les jardins botaniques, les forêts. Ils respectent beaucoup les montagnes, les forêts. Il va y avoir des genres d’autels dans les montagnes. Il y a vraiment un respect des arbres qui sont vénérés. Je suis dans une phase très arbres en ce moment, j’aime beaucoup les arbres et les feuilles. C’est des phases, c’est cyclique.
AD : Tu as mentionné tantôt le désir de plus voyager si tu pouvais, mais j’ai l’impression que si tu voyageais beaucoup ça saturait le fait de vouloir trouver la simplicité partout. Parce qu’avec le voyage, tu vois tout le temps du nouveau, alors tu veux tout photographier. Mais le fait de revenir ici, ça te permet de revoir le beau ici et après tu revois le beau là-bas.
FT : Tu prends du recul, tu y retournes. Oui, rester tout le temps stimulé c’est quand même difficile. Même dans le nouveau. Autant c’est difficile de rester trop stimulé, parce que ça use les sens, autant d’être dans le nouveau et dans le déplacement, tu ne peux pas te poser et regarder les choses en profondeur. Tu vas rester en surface. Quand je voyage, j’ai besoin d’un genre de cinq jours, une semaine pour commencer à photographier comme il faut. Je reste en surface au début, tout m’intéresse. Tout est frais. Mais ce n’est pas suffisant pour aller en profondeur dans quelque chose, voir les choses qui sont réellement intéressantes au niveau photographique.
AD : Quand tu voyages, tu prépares un voyage de combien de temps?
FT : Minimum trois semaines idéalement. J’ai passé deux semaines à Paris et j’ai réalisé que je n’aime pas la ville pour les mêmes raisons. Photographiquement, je n’ai pas trouvé mon gig.
AD : C’est beau parce que c’est Paris. J’y suis allée il y a deux-trois ans et au niveau de l’art, de la culture c’est super. Il y a tellement d’affaires.
FT : Pour en voir, c’est riche, riche, riche.
AD : Oui, j’y suis allée pour ça justement. Mais c’est vrai que d’un côté photographique, tout se ressemble beaucoup, alors c’est difficile de trouver quelque chose de particulier.
FT : Je pense que je ne suis pas tant intéressé par le côté historique, en ce moment du moins. Maintenant, je suis plus dans le côté futuriste, dystopique. Et dystopique, pas dans le sens où les gens sont malheureux. Moi, c’est plus d’une manière architecturale. À Paris, il faut vraiment que tu sortes pour voir ça. Il y en a, mais il ne faut vraiment pas que tu ailles dans les parcours touristiques. Il faut que tu ailles en banlieue, faut que tu ailles en périphérie. Là tu vas avoir l’espèce d’architecture des environnements contradictoires où tu vas avoir des gens qui vont marcher dans un endroit avec un building vraiment bétonné. Esthétiquement, c’est ce qui m’intéresse. Et à Paris, j’ai trouvé du bon vin, de la bonne bouffe, de la belle culture, une belle richesse, mais pas tant dans les environnements que je photographie. Alors je suis revenue avec pas grand chose de ça. C’était juste deux semaines, ce n’était pas suffisant.
AD : Étais-tu allé là-bas pour ça spécifiquement?
FT : Pas spécifiquement, plus une retraite artistique je dirais. Pour aller réfléchir à ma pratique, mais en même temps c’est sûr que j’espère prendre des photos. Je ne vais pas juste écrire. Je suis allée deux fois la même année et les deux fois c’était comme «Ouais y a du beau…», mais ce n’était pas mon gig, fait que je retourne à Tokyo et là j’étais comme «Ok!». Ça c’est mon genre!

Une pratique cyclique
AD : Comme on vient de dire, tu voyages beaucoup, c’est ça qui vient te chercher. Alors pourquoi choisir Montréal comme base de travail alors que tu voyages régulièrement? Qu’est-ce que la ville représente dans ton parcours artistique?
FT : Pas que je sois casanier, mais j’aime vraiment Montréal, j’aime vraiment y vivre. Les environnements que j’aime photographier, ce ne sont pas nécessairement les environnements où j’aimerais vivre. Je trouve ça intéressant, j’aime ça les buildings bétons, dystopiques et post-communisme, mais je ne vivrais pas dans un bunker. À Montréal, je trouve qu’il y a un côté, versus New York, plus calme. C’est tellement calme comparé à des grosses villes comme ça.
AD : Et pourtant c’est une grande ville.
FT : Et pourtant c’est une grande ville, mais c’est une ville qui reste charmante. C’est une ville qui reste riche en… (Hésitation) J’allais dire riche en culture, mais si tu vas à Paris, là c’est riche en culture. Je trouve que l’art à Montréal, ce n’est pas aussi facile de se déployer ici versus en France ou Bruxelles par exemple où les artistes reçoivent un salaire. Et ça je trouve que c’est vraiment encourager la culture et les arts alors qu’ici, il faut que tu cours après, faut que tu demandes des bourses, pis c’est pas tout le monde qui peut les avoir.
Montréal c’est plus laidback, moins de pression de performance. Tout dernièrement, je trouve que l’été à Montréal y a encore plus de feuilles, de fleurs. Je ne voyais pas ça avant. Les gens s’approprient leur devanture, ils aménagent le petit terrain avec l’arbre qui poussent.
AD : Oui, ils peuvent adopter un arbre!
FT : Exact! Ils mettent des petites clôtures, des petites roches et des petites plantes. À chaque fois que je marche dans la rue, je vois ça et j’aime tellement ça que les gens fassent cet exercice-là. Ça agrémente tellement l’expérience de la ville. Ça c’est ce que j’aime beaucoup. Puis j’aime le changement des saisons en photographie. En ce moment c’est l’hiver et ça va être full en black and white, parce que les contrastes. Déjà que le black and white ça épure davantage une photo normale, là on est en hiver. C’est encore plus épuré. Tu peux vraiment mettre l’accent sur des éléments. C’est pas facile de sortir pour prendre des photos en hiver, mais je trouve que c’est des paysages qui s’y prêtent bien. En tout cas dans ma pratique.
AD : J’ai l’impression que Montréal, du moins pour les artistes qui s’y trouvent ou y aménagent, est une ville tellement riche, mais en tout. Juste la communauté.
FT : En tout! La communauté, t’as des micro-quartiers, des micro-groupes.
AD : Des activités aussi. C’est une ville super vivante.
FT : Vraiment, super vivante! La bouffe, le social. La renaissance saisonnière. Ça rejoint un peu ce que je disais au début, mais je joue beaucoup sur les micro-renaissances comme aller en voyage puis revenir, c’est toujours des petites renaissances. Même quand l’hiver arrive, je suis content parce que l’environnement change. Je redeviens sensible à mon environnement. Quand le printemps arrive, je renais, et tout le monde renaît. C’est ça qui est beau de Montréal, c’est qu’il y a ces renaissances, les gens qui deviennent beaux et lumineux. Le trois mois d’été jusqu’à septembre, même octobre, qui dure avec le changement des couleurs, les gens le vivent et le vivent pleinement, parce qu’ils savent qu’après ça va être dur.
AD : Je suis vraiment d’accord. Le passage de l’été à l’automne, c’est vraiment ma saison préférée. C’est tellement beau.
FT : Septembre-octobre était tellement beau cette année, il était magnifique! Je pense qu’une des richesses [de Montréal] vient de la nature, vient du côté des éléments qui viennent changer l’expérience de la ville.
AD : J’aime pas tant l’hiver parce qu’il fait froid, qu’il faut sortir le chien tôt le matin et que ça ne me tente pas, mais quand il y a la première neige, t’arrêtes pas de regarder dehors voir à quel point c’est beau. Même si c’est chiant pelleter – tantôt tu parlais de nostalgie – mais juste le fait qu’il neige avant les fêtes, tu as cette nostalgie de quand tu étais petit·e, quand tu rentrais de l’école pis t’avais hâte à Noël!
FT : Tu sais pas pourquoi, mais t’as quelque chose en dedans de toi. Tu ne sais pas pourquoi tu te sens comme ça, mais ça te rappelle ces moments-là. On carbure beaucoup à ça. Pourquoi on commence Noël quand Halloween vient juste de finir? C’est parce qu’on veut que les gens soient tout de suite stimulés par quelque chose d’autre. Ça marche pas tant avec moi, probablement pour toi non plus. C’est plus à l’approche des fêtes que je vais être comme «Aaah, ça va être le fun». Même des fois, j’ai pas tant hâte parce que ça va être tough les fêtes.
AD : Oui, avec tous les soupers. Mais la nostalgie qui est là, c’est les petits moments quand tu rentres après le travail, que tu marches dans le noir avec la neige qui reflète la lumière.
FT : Ça aide probablement d’écrire et de faire de la photo, d’apprécier ça. Oui, il fait frette. Oui, c’est difficile, mais il se dégage plein de moments comme ça, d’émerveillement. Je sais pas si tu te souviens de mars dernier, la tempête fucking apocalyptique.
AD : C’était pas facile!
FT : C’était impraticable! J’ai jamais vu autant de neige en ville, mais ça a donné naissance à tellement de moments qui m’ont émerveillé parce qu’il y avait des chars ensevelis sous la neige. Vu que je fais de la photo, ça m’intéresse. Si j’avais juste à déneiger mon char, je serais vraiment en criss. Mais quand je vois ça, je suis stimulé.
AD : On dirait que même si t’es pas dans l’art, ça crée une tension. T’as hâte d’aller au travail pour en parler avec tout le monde.
FT : Oui! Ça donne de la discussion. Il y a une intensité qui se dégage de ça. Ça se peut que si tu fais pas de l’art, tu sois aussi sensible à ça, mais moi j’en ai besoin. Sinon, j’ai comme peur de devenir plus maussade par rapport à ça, d’être cynique. Le cynisme me guette sinon, hahaha! J’ai mes heures de cynisme, mais la photo me permet de tourner ça en fascination.
Le besoin de l’anticipation
AD : Quelle place occupent le hasard et l’attente? Comment ces caractéristiques viennent te chercher?
FT : L’attente de quoi par exemple? En général?
AD : En général, le fait d’attendre quelque chose. Tu parles justement des saisons qui apportent le changement.
FT : (Honnêtement,) l’anticipation c’est quasiment plus que la chose en soi. Avoir hâte de quelque chose, c’est plus satisfaisant parfois que la chose qui se produit. Souvent, dans l’anticipation tu as des attentes et les attentes sont parfois plus élevées que la chose en soi. Et il faut faire attention à ça, parce qu’il faut quand même vivre la chose que tu as attendue et gérer ses attentes justement. J’ai souvent géré mes déceptions dans la vie fait que je m’excite pas tant. Quand j’ai un voyage qui s’en vient, je n’ai pas hâte. J’ai pas hâte avant de le vivre, avant de prendre l’avion par exemple.
AD : Parce que tu as peur d’être déçu?
FT : Ouain, peut-être! C’est quasiment une question de thérapie ça. Peut-être que c’est pour ça que je le fais, c’est pour me prémunir de déception. Je trouve que l’attente, quand tu as hâte à quelque chose, c’est presque insoutenable. C’est dur d’avoir envie de quelque chose et de ne pas pouvoir le vivre. Moi je ne fais pas ma valise avant la journée même des fois et même dans l’avion je n’ai pas encore hâte des fois. Mais quand j’arrive et que j’ai mes premières excitations, là je suis comme «Ok! Je suis là pour ça!» et je suis content d’être là. Mais avant ça, l’anticipation je la travaille, je fais attention à ça.
AD : Peut-être que le fait de ne pas trop penser, de ne pas trop être dans l’anticipation, ça permet de laisser plus de place au hasard. Quand tu anticipes trop, tu penses trop à ce que tu veux faire.
FT : Exact, t’essaies trop de prévoir. Dans ma pratique, l’anticipation d’un moment est importante. Je fais pas tant du street, mais des fois oui, vu que je le fais toujours en live. Il faut que je sois capable quand un moment va arriver, que cette personne va passer là, que la composition va être plus intéressante par là. Quand j’arrive sur une scène et que je l’observe, si j’ai trop imaginé dans ma tête ce que je veux faire, je suis moins ouvert, justement comme tu dis, à saisir ce qui pourrait se passer que je n’ai pas prévu. Alors que si j’arrive là l’esprit ouvert, que je m’assois et que j’observe, que je regarde la composition et que là, il y a peut-être un oiseau qui va s’envoler un moment donné, ou il y a quelqu’un qui va passer devant, il faut que je reste ouvert à ça. Il faut être moins préparé. Être préparé minimalement, mais ma préparation est plus dans faire des marches d’observations actives, préparer l’œil à recevoir. Après ça, quand je me suis assez pratiqué, je peux sortir et je vais être plus apte à recevoir ces affaires-là. Ça ne veut pas dire que je ne suis pas préparé, mais il faut que je laisse la place à ce qui va se passer.
AD : Tu l’as mentionné tantôt, mais en ce moment tu es beaucoup inspiré par la nature, les arbres, etc.
FT : Ça dépend un peu dans quel environnement je me trouve. Si je me retrouve dans un environnement urbain, ben ça va être urbain, mais effectivement, je vais regarder plus les fleurs en environnement urbain. Excuse-moi, je vais te laisser finir ta question!
AD : Ben écoute, ça y répond un peu parce que c’était de savoir ce qui t’inspire ou te fait questionner le plus dans ta pratique.
FT : Le temporel. Je trouve qu’il y a beaucoup de temporel dans mes réflexions, le passage du temps relatif, la perception du passage du temps. Quand je regarde des montagnes et que je trouve que notre perception du temps est étrange. On pense que ça ne bouge pas alors que ça bouge à travers le temps. Notre perception que l’humain est sur Terre, qu’elle nous appartient alors que les dinosaures ont été là pendant genre 120 millions d’année, alors qu’on est là depuis grosso-modo pas tant de temps que ça… Ouais, le temporel, la sensibilité, l’éphémère, le deuil. Ma pratique s’est beaucoup nourrie du deuil. C’est beaucoup dans le noir et blanc, dans la mélancolie, des états introspectifs. Sans que ce soit lourd, et avec sensibilité. Quelque chose d’existentiel, d’avoir des questionnements très larges sur l’existence en général, les environnements que l’on construit, la nature à travers ça, dans nos environnements, les choix qu’on a fait. Et une espèce de futur autant que je crains et que j’espère.
Je pense que ce que je crains, c’est plus ces univers urbains là qui sont dépourvus, qui sont très durs. Justement des univers urbains de neige. J’ai pris des photos de la 40 en pleine tempête de neige, c’est comme du béton, des chars, des trucks, des craques. Et après ça, il y a des fleurs, des plantes. On dirait que j’essaie de réfléchir au futur triste, au futur heureux, puis mélanger les deux et imaginer ce que ça va être dans cent ans. Je prends ce que j’aime là-dedans, je construis mon univers idéal, le plus esthétique, le plus intéressant. Des fois je m’y perds, je regarde. Quand je me promène en voyage ou ici ou en forêt, aux Gorges de la Malbaie, ou même au jardin botanique. Je prends ces éléments-là et je les mets dans un univers idéal.

L’humain
AD : Dans tout ça, quand est-ce que tu priorises la couleur?
FT : Je dirais dans les environnements urbains étrangement. Je pensais à ça tantôt en plus. Je fais la nature, qui pourtant a des belles couleurs, en noir et blanc, mais les environnements urbains qui sont peut-être plus glauques, je les fais en couleurs.
Il montre des photos sur son ordinateur.
Ça pour moi, c’est un peu alien, c’est tellement étrange. On dirait une plante qui vient d’une autre planète. C’est quoi ça? C’est quoi cette affaire ici, c’est tellement étrange. Et tu vois, ça rejoint ce qu’on disait tantôt, les patterns qu’il y a dedans, le côté esthétique. Pour moi, ça c’est très simple, mais moi je vois ça sur mon mur parce que c’est quelque chose qui fait partie de mon univers idéal. Je trouve que c’est important une feuille, c’est la base de toute chose. Je n’ai pas besoin de plus que ça. Bon tu vois, ça c’est des paysages hivernaux dystopique un peu en tempête de neige. C’est pas agréable de regarder ça. Ça fait science-fiction, ça fait Blade Runner pour moi.
AD : J’ai l’impression que si cette photo était en couleurs, on dirait qu’on aimerait moins la regarder parce que c’est trop dans le réel.
FT : Absolument.
AD : Et là, c’est plus calme. C’est comme un passage du temps. Je vois vraiment ce que tu veux dire.
FT : T’as de l’espace négatif ici et je peux jumper les contrastes sans que ce soit désagréable. On peut perdre des éléments et ce n’est pas grave. Techniquement en tout cas. Ça rend ça flat. Ici c’est gris le ciel. J’apprécie que ce soit presque plate, parce que c’est un peu ça l’environnement dans lequel on vit. C’est un peu dénaturé.
AD : Ça fait ressortir les sensations. Tantôt, j’ai l’impression que regarder ça, j’ai plus l’impression d’être devant moi, de le voir, que si ça avait été en couleurs.
FT : Comme ça si avait été extirpé.
AD : Oui, c’est ça.
FT : C’est intéressant, c’est une belle réflexion à ce niveau. Mais tu vois, mettons en couleurs, je vais avoir des choses comme ça qui montrent un environnement urbain. Je ne sais pas pourquoi j’aime autant ça. Je trouve que c’est étrange qu’il y ait du rouge à terre comme ça, des teintes de gris. C’est nul ça! Pourquoi on a fait ça? Pourquoi on a créé ça et qu’on peuple notre environnement de ce type d’environnement là? C’est un des questionnements que j’ai. Je me retrouve devant des environnements construits et ma question c’est toujours : c’est quoi l’idée derrière ça? Je suis pas découragé là. Je dis ça de même, mais ça me fait rire. Pourquoi on s’est construit ça pour nous? Même chose avec ça. C’est plein de textures, de lignes, de tubes, de poteaux, du métal, du béton. C’est presque graphique. Avec une pointe de bleu ici. On dirait que c’est juste au Japon que je vois ce genre de choses, ces environnements qui sont dépourvus. Il n’y a pas une feuille là-dedans.
Après ça, il y a le côté composition. J’aime l’arbre dans le coin, j’aime suivre les lignes et un peu être cynique par rapport à ça justement. Des fois, je travaille avec le flash. Justement la clôture, un endroit oppressant, le béton aussi, mais après ça, une plante qui est pognée dedans. Il y a une sorte de beauté, mais une beauté qui est loin d’être parfaite. Je ne vais pas cleaner ça parce que c’est pas beau. Je m’en fous que ce ne soit pas beau parce qu’il y a du brun là. Je n’essaie pas que ce soit parfait.
AD : Si c’était parfait, ça ne refléterait pas la réalité que tu as vue.
FT : Ça ne reflète pas notre société, exact. Ça ne reflète pas ce qu’on fait avec notre environnement en fait. Ce qu’on fait avec notre environnement m’intéresse. Dans ce sens-là, ça s’inscrit dans une réflexion sur notre environnement que je trouve constructive. Autant je disais tantôt que c’est égoïste, que je le fais pour moi, autant que j’espère que ce qu’on voit quand on regarde ça c’est «Ah, c’est weird pareil que la plante a juste cet espace-là dans notre environnement», qu’elle est juste là et qu’elle s’efforce de pousser à travers deux dalles de bétons, collée entre une clôture et un mur. Il y a une sorte de réflexion à ce niveau-là.
Ça je le fais moins maintenant, mais j’aimais ça le faire avant et j’aimerais plus le faire, mais de placer l’humain, dans son environnement, petit. Sans que ce soit un portrait, mais de le placer. Et c’est important qu’il y ait une échelle pour qu’on voit la grandeur des choses. C’est l’humain qui est l’échelle. De mettre un bel arbre ou un gros building qui est impressionnant, tant qu’il n’y a pas l’humain dedans, tu comprends pas c’est quoi la grosseur.
AD : Je pense que les gens aiment ça aussi.
FT : Quand il y a une échelle humaine?
AD : Oui, c’est ça. Ou juste la présence humaine. Je pense à un artiste que je vois sur instagram qui prend un gros tableau, il met une épaisse couche de peinture, crée du mouvement avec et peint de tout petits humains. Et c’est vraiment le fun à regarder parce que ça donne une impression de grandeur.
FT : Des fois c’est ce qui manque. Ce n’est pas que je ne suis pas intéressé par l’humain, c’est que je l’aime dans son environnement. Je fais pas beaucoup de portraits, à part des gens que je connais vraiment parce que je me trouve trop awkward pour ça. Ça me challenge beaucoup d’aller dans l’intimité avec les humains et d’aller prendre leurs images alors j’aime ça qu’ils restent petits. Ça me permet aussi de ne pas entrer en contact.
AD : Donc sur cette photo, tu n’as pas demandé à cette personne de prendre une photo, tu en as juste pris sur le coup.
FT : Absolument pas. Ça c’est un peu le street que je fais. Le street photography classique c’est vraiment plus dans ta face. Les gens vont mettre un flash puis ils s’en foutent. Moi je ne suis pas capable de faire ça. Je trouve ça trop intrusif, mais je vais quand même, et c’est peut-être pire, faire comme si je ne prenais pas la photo et être discret. Mais en même temps, on ne reconnaît pas cette personne là, donc ce n’est pas grave. Il y a tout là-dedans. Il y a l’environnement urbain, il y a l’humain avec ce qu’il fait avec son environnement, il y a la nature qui reprend un peu le contrôle avec les herbes hautes, et ça je trouve ça beau. Mais tu as aussi cette espèce de futurisme en arrière, une espèce de tour immense. Dans quel environnement je suis? C’est une espèce de banlieue on dirait, mais tu mets une tour en plein milieu, la plus haute tour autoportée au monde et c’est immense cette tour là. C’est malheureux parce que ça ne paraît pas tant à cause de, techniquement, la focale et la perspective. Si j’avais eu une longue focale, 200 mm, là tu peux vraiment avoir les layers qui s’entrecoupent. Avec un wide angle, ça se voit moins que c’est vraiment gros. Il reste que pour moi, il y a une tension là-dedans, des contradictions, de la nature, un arbre là. Et cette tour-là s’appelle le skytree. Ce n’est pas quelque chose que je mettrais dans mon salon, c’est plus quelque chose qui s’inscrit dans un book, ce genre de chose là. J’ai une pratique qui est plus book et une autre qui est plus, par exemple les oeuvres qu’on met au mur. Ça, ça va être plus en noir et blanc, plus des éléments isolés comme des plantes et ce genre de chose là.


AD : Tu disais tantôt que ta pratique est peut-être plus égoïste, mais je n’ai pas l’impression que ce l’est. J’ai l’impression que les gens, surtout les artistes, sont capables de mettre des mots sur ce que les gens ne sont pas capables de dire. C’est pour ça que les gens sont attirés par l’art. Je comprends ce que tu veux dire par égoïste parce que c’est ce qui vient te chercher toi, mais me semble que c’est la base de tout art.
FT : Je suis tout à fait d’accord avec toi. Je pense que tout le monde fait ça un peu comme ça, parce qu’il faut que ça vienne d’eux-même. Je suis conscient qu’à la base de ça, c’est que je le fais pour mon univers à moi. Il y a beaucoup de photographes qui veulent creuser un sujet absolument et en ce moment, je ne suis pas tant là. Je ramasse juste encore plein de choses. Je ne dis pas que ça ne viendra pas, je pense que ça va venir un moment donné et que je vais vouloir creuser, mais je suis encore beaucoup dans le ramassage d’affaires et après je trouve le lien à travers toutes ces choses-là. Et c’est dans ce sens que je trouve que je suis un peu égoïste. Je ne suis pas en train de parler d’une communauté, alors que la photographie sert à ça. C’est de faire des portraits des gens. C’est ce que je trouve qui est plus utile, de manière sociale, c’est de faire des portraits des gens, faire des portraits de communautés, faire des portraits des pratiques des gens pour les mettre de l’avant. C’est dans ce sens là que je me trouve un peu égoïste. Mais je suis d’accord avec toi, que n’importe quelle pratique part d’un intérêt qui vient de soi.
AD : En espérant que les gens vont être capables de se reconnaître ou de se dire «Ah! C’est ça que je ressens! »
FT : Exactement. Mais après ça, l’univers que je construis comme ça, j’espère que ça va parler à des gens et qu’ils vont réfléchir à leur environnement.
Ce qui s’en vient
AD : Ma dernière question serait, est-ce que tu envisages d’aller vers d’autres thèmes dans le futur?
FT : Oui, vraiment. En même temps, il y en a un peu là-dedans, mais l’architecture m’intéresse justement parce que c’est des environnements qui sont bâtis. Puis aussi, il faut faire de l’argent dans la vie alors ça serait une bonne façon d’avoir des contrats! Hahaha! J’ai une pratique qui est aussi plus à contrats. Avec ça, j’aimerais creuser plus de sujets justement. Je suis intéressé par le métro de Montréal en ce moment, mettons que j’ai à travailler ici. Le métro de Montréal me fascine de manière esthétique et photographique parce que tu as ces environnements-là, des stations super profondes, des espèces de toits cathédrales. Il y a quelques stations creusées, des genres de structures en béton immenses. Ça me fait penser à des temples et on passe à travers ça sans vraiment réfléchir à quel point le métro est… On peut probablement dire qu’il est un peu sale, mais ça ne me dérange pas. Mais j’aimerais vraiment faire une série sur le métro de Montréal, montrer ces environnements-là, montrer qu’on passe à travers ça et que c’est absolument fabuleux en fait. C’est fascinant avec les luminaires. Tu porteras attention, des fois que tu vas dans des stations comme ça après cette conversation, de revoir à quel point c’est quand même particulier. Je suis allé à Kiev il y a quelques années faire un projet sur les métros justement, avec Zébulon un designer d’ici. J’ai été vraiment fasciné par les métros là-bas parce que c’est post-communiste et y a du marbre, y a des lustres. C’est vraiment quelque chose.
AD : Dans le métro?
FT : Dans le métro! Mettons que tu vas à Moscou, c’est la même chose, il y a des lustres dans le métro. La main-d’œuvre ne coûtait rien. Les matériaux non plus. C’est vraiment fascinant. Quand on réfléchit à ce que c’est un métro, y a pas de lumière qui passe, c’est un commute. C’est un espace de transition vraiment étrange finalement.
AD : À mon avis, si tu faisais un projet là-dessus, les gens à Montréal seraient super animés par ça. Moi aussi j’aime vraiment tout ce qui a avoir avec la STM. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve ça full passionnant à voir. Il y a une esthétique très spéciale. Même le métro en soi.
FT : Même les buildings d’aération qui sortent de nulle part. Des constructions des années 70 justement qui sont fort étranges, mais photographiquement intéressantes. Et il y en a plein disséminées à travers la ville. Le projet c’est de marcher et de toutes les trouver. Mais on n’a pas le droit de prendre des photos dans le métro sans autorisation.
AD : Tu peux pas prendre de photos sans autorisation?
FT : Pas dans le sens d’un projet. Parce que de toute façon, tout le monde a un téléphone, on ne peut pas empêcher le monde de le faire. Mais tu ne peux pas obstruer le passage, tu ne peux pas arriver avec un trépied. Donc ça prend des autorisations et même qu’il y a des droits parce que c’est des artistes qui ont fait les métros. Il faut demander à la ville. Pour ça, j’aimerais obtenir des bourses, je veux faire un travail qui est payé.
Je m’intéresse aussi aux églises modernes en ce moment, je trouve ça fascinant. J’ai vu des images dernièrement et ce ne sont pas des églises classiques avec des vitraux – il y en a –, mais ce sont des espèces de trucs qui ont l’air venus du futur. Si tu tournais un film science-fiction, tu voudrais ces intérieurs là. Ce que j’aimerais faire, ce sont des projets plus clairs, au lieu de juste déambuler et me laisser aller à ce que je ressens. Ce qui est aussi une pratique qui est au centre de ce que je fais et qui est importante, mais j’aimerais me tourner vers un document un peu plus approfondi. Ou faire un photobook par exemple, ça je veux vraiment le faire. J’attends depuis des années pour le faire parce que je ne suis jamais prêt finalement. Chaque année, je fais quelque chose de différent, de meilleur, mais à un moment donné je vais ramasser tout ça et en faire un. Un photobook pour moi ce n’est pas un sujet. Je ne voudrais pas faire un photobook sur le métro par exemple. Ce que j’aime quand je regarde un photobook c’est quand ça va dans plein de places. Mon photobook ressemblerait plus à ça et il y aurait plus des environnements comme des feuilles, des animaux et un environnement qui serait construit, un univers dans lequel j’aimerais me perdre et revisiter quelques années après et vivre autre chose. Je ne suis pas tant fan des photobooks qui sont sur un sujet.
AD : C’est le fun pouvoir juste feuilleter et découvrir…
FT : Voyager à travers ça.
AD : Oui, exact.
FT : Et ça crée de la diversité je trouve, pour tromper les sens. Mettre des affaires trop semblables l’une à côté de l’autre, ça les rend moins spéciales.
AD : Ça sature les images.
FT : Exact. En même temps, la plupart des photobook sont faits de même, ils sont sur un thème, mais ceux que je préfère vont d’une chose à l’autre. Ça vient tellement mettre en valeur la photo d’avant et la photo d’après parce que c’est un peu plus différent en fin de compte. En ce moment, je suis vraiment plus feuilles, arbres, j’essaie de mettre plus l’accent là-dessus. Je me suis procuré une caméra 4×5. C’est des films qui sont très gros, comme 35 mm c’est large de même, la 120 pour médium format c’est gros de même, mais la 4×5 c’est une feuille fine et ça permet de faire des grandes impressions. Avec ça, je fais beaucoup de landscape, j’ai vendu beaucoup de landscape en très grand, comme 60×60 par exemple. Ça te rentre dans l’image. J’imagine beaucoup des photographies très très belles de nature, très grande pour que ce soit immersif. Je trouve que c’est important. En noir et blanc probablement aussi. Je vais continuer à creuser tout ce que je fais là, mais plus profondément. Je vais me focaliser là-dessus.
AD : Bon ben, merci, ça fait vraiment le tour de mes questions. Merci pour tes réponses!

Crédit des photos de paysages : Fred Tougas